Je veux ici répondre à ce groupe d'éducateurs en internat

J'ai cessé d'exercer mon métier d'éducateur spécialisé en 1969 mais je reste toujours attaché à mon métier d'origine et surtout à ma formation d'éducateur spécialisé à laquelle je fais référence continuellement dans ma vie professionnelle, ma vie familiale et ma vie sociale. J'ai été marqué par "Epinay" Jean Pinaut et "Pervenche" et puis ensuite Serge Ginger et après Jacques Salome mais ce sont surtout les enfants qui m'ont été confiés et qui m'ont appris " à savoir-faire à force d'essayer".

A force de vieillir et de voir le temps passer, certains de ces ex-enfants, père et mère de famille, cherchent à me revoir et à me renvoyer l'image d'une personne que je suis fière d'avoir été à leurs yeux. Ces hommes et ces femmes qui veulent aujourd'hui me rendre un hommage, que je ne crois dû qu'à eux-mêmes, en voulant me parler de leur enfance qu'ils ont vécue avec moi, racontent des anecdotes liées aux multiples activités, qui jalonnaient notre vie.

"Epileptoïde, déprime, hypomaniaque... Voilà qui regarde le médecin, Toi ton refrain doit être : A quoi allons-nous jouer ?" (1)

Gâteaux d'anniversaire, décoration du pavillon, ménage et ordre, peinture, livre d'images merveilleuses, marionnettes, jeux dramatiques, théâtre, danse folklorique, devoirs scolaires, vacances en camp de plein air, veillée de jeux et feux de camps, spectacle et visite de musée, jeux de piste en forêt, jardinage, etc, etc... Rugby et foot avec André. C'est grâce à toutes ces activités que la relation éducative s'établissait. C'est aussi au travers de certaines de ces activités que la culture se transmettait, que la poésie s'exprimait, que la sensibilité s'épanouissait. Chacun à leur tour ils racontent et petit à petit la mémoire revient. Ils se souviennent même de Wolfgang comme ils disent, et là je sais qu'avec Mozart j'ai ma récompense et que dans leur âme j'ai gagné quelques secondes d'éternité. Le constat qu'ils font de l'amour que j'ai eu pour eux à travers les témoignages qu'ils me rapportent aujourd'hui, ce sentiment de bien être que j'éprouve quand ils me parlent je le partage bien évidemment avec ma collègue Frida, et puis Nicole, Nadine, André, Denise et Monsieur Simon Both, homme d'exception et merveilleux psychopédagogue, qui nous a permis d'être ce que nous avons été. C'était le directeur de l'institution où je travaillais.

"Lorsqu'on te parlera de ton dévouement, j'espère que tu seras bien étonné, ou alors change de métier."(1)

Je veux ici répondre à ce groupe d'éducateurs en internat qui milite pour un manifeste éducatif [NDRL : Lien Social n° 509], combien je les soutiens et combien ils ont raison ; vouloir trop légiférer et organiser dans ce domaine du tavail de l'éducateur en internat est une aberration "il faut vivre avec..." Makarenko (Poèles pédagofiques) et Pestalozzi nous ont déjà dit il y a longtemps cela. Pour ce faire, il est indispensable d'exiger un confort et des conditions de vie spécifiques, qui puissent permettre de suppléer à l'exigence que demande ce métier différent de celui qu'exercent les autres travailleurs sociaux. Sinon il n'y aura plus bientôt d'éducateur en internat, il y aura des gardiens d'enfants en internat.

J'ai travaillé, nous avons travaillé, pendant des années sans convention collective, souvent une partie de notre salaire servait à acheter des livres, ou des tubes de peinture. Nous étions 24H sur 24 sur le groupe. Il y avait aussi les réunions de synthèse et les rapports, la supervision ; la visite des parents que nous invitions souvent à déjeuner. Les relations avec l'assistante sociale, l'instituteur, le psychiatre, etc. Nous étions un peu fous. Nous habitions sur le groupe une petite chambre, nous prenions un jour de congé par semaine et à tour de rôle un week-end de temps en temps. Quand nous rentrions de ce jour de congé les enfants nous attendaient avec des cris et des quolibets, l'on pouvait lire dans leurs yeux : "Je suis bien content que tu sois rentré".

Parfois, il y avait les taloches qui tombaient, mais il y avait aussi des baisers et des câlins, aujourd'hui cela poserait peut-être des problèmes une telle attitude ? Notre époque est un peu trop extrémiste et intégriste en tout. Aucun de ces ex-enfants que je rencontre maintenant ne me reproche les talochent et tous se souviennent des câlins.

J'ai milité avec mes camarades pour l'application de la convention collective de 1966 et en 1969 quand j'ai compris que je ne pourrais plus exercer ce métier comme je l'avais exercé, je suis parti faire autre chose parce que je ne savais pas comment faire autrement. Ce n'était peut-être pas la bonne solution...

J-P L.

(1) Fernand Deligny

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